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Rémi Uk, et vient le temps du déclic

Rémi Uk, et vient le temps du déclic
Rémi Uk lors de son entretien avec Riel Media à Phnom Penh.

Alors que Rémi s’imaginait, à 50 ans, occuper un poste de direction dans l’une des tours de La Défense, c’est à 30 ans qu’il regarde déjà Paris depuis les vitres de son bureau. Il vient d’atteindre, avec vingt ans d’avance, ce qu’il considérait comme son rêve professionnel. En 2016, il change complètement de décor et part s’installer au Cambodge avec sa femme et sa fille. Une autre quête commence. Mais contrairement à sa réussite professionnelle, le déclic qui lui permettra de trouver une autre forme d’accomplissement prendra, cette fois, quelques années.

« J’ai toujours vécu en groupe. » Rémi Uk grandit dans le XIIIe arrondissement de Paris, au cœur d’une communauté qu’il décrit comme « sino-khmer ». On y parle khmer, les familles se connaissent et les enfants grandissent ensemble. École, taekwondo, week-ends : Rémi partage son quotidien avec les mêmes amis, dont certains le sont encore aujourd’hui.

De son père, juriste, Rémi retient l’organisation : « Quand on a un rendez-vous, il faut toujours être en avance. Quand on a quelque chose à faire, il faut toujours bien planifier les choses. » Sa mère, elle, entreprend. Elle tient notamment une bijouterie où Rémi vient travailler le week-end. Mais lorsqu’il parle d’elle aujourd’hui, c’est surtout son énergie qu’il retient. « Elle est plutôt la chef de famille. Elle est toujours à fond. Elle est inépuisable. » Il la voit mener « 10 000 choses à la fois », sans se plaindre.

Le collectif autour de lui, l’organisation de son père, l’énergie de sa mère : Rémi grandit avec ces trois repères. Des années plus tard, on en retrouvera quelque chose dans sa manière de travailler.

Et professionnellement, il ne tarde pas à les mettre à l’épreuve. École de commerce, master en finance, puis PricewaterhouseCoopers (PwC) : Rémi sourit de ce parcours qu’il décrit comme très asiatique, celui que beaucoup de parents de sa génération imaginent alors pour leurs enfants. Sa fraterie suit d’ailleurs des trajectoires similaires.

Dans les coulisses des grands groupes

Chez PwC, Rémi découvre un niveau d’exigence qui le marque durablement. Son premier compte rendu lui prend quatre jours et 12 pages. La réunion ? Trente minutes. Son mentor reprend les formulations, la présentation, jusqu’aux détails : « Il corrigeait mes doubles espaces. »

Il y restera cinq ans, le temps aussi d’observer de l’intérieur certaines des plus grandes entreprises françaises : L’Oréal, LVMH, Christian Dior ou encore Thales. Rémi découvre des univers aux cultures très affirmées. Chez Dior, les directrices du design arrivent avec leurs petits chiens, « vraiment comme dans les films ». Chez L’Oréal, jusqu’aux locaux incarnent cette culture : « L’ascenseur est beau. Les salles de réunion sont belles. »

À force de côtoyer ces grands groupes, Rémi finit par rejoindre lui-même leurs équipes dirigeantes. Après PwC, il entre à Thales et rejoint la direction générale du groupe.

Dans sa vingtaine, Rémi s’imaginait à 50 ans à un poste de direction, dans l’une des tours de La Défense, contemplant Paris depuis les hauteurs. À 30 ans, le décor qu’il s’était imaginé est déjà devant lui : « Je me suis dit : bon, je n’ai plus rien à prouver au niveau professionnel. »

Et puis, il y a le Cambodge

Adolescent, Rémi reconnaît avoir eu « un peu honte » de ses origines. Une différence qu’il doit expliquer dans une France où beaucoup de ceux qu’il rencontre connaissent à peine le Cambodge. Mais un premier voyage dans le pays change progressivement son regard.

Après ce voyage, il apprend le khmer et rencontre d’autres jeunes qui, comme lui, grandissent entre deux cultures. Son père, lui, finit par faire le chemin inverse. Juriste de formation, il repart au Cambodge dans les années 1990 et participe à la reconstruction du système judiciaire en tant que haut fonctionnaire.

Chez Rémi aussi, une idée s’installe progressivement : « Je me suis toujours dit qu’un jour, je viendrais aider le Cambodge à se développer. » Ce n’est qu’en 2016 que le projet devient concret. Rémi quitte finalement la France et s’installe à Phnom Penh avec sa femme, Julie, et leur fille. Ce qui devait initialement être une expérience de quelques années va progressivement devenir une vie.

À l’épreuve du terrain

« On m’appelle le mari du médecin de l’ambassade. Ils ne savent pas que j’ai un métier », sourit-il lorsqu’on lui demande comment on le connaît à Phnom Penh. Car professionnellement, il ne reste pas longtemps spectateur de cette nouvelle vie cambodgienne.

Il commence notamment avec Procare, le cabinet médical que le couple monte ensemble et que sa femme Julie dirigera ensuite. Très vite, leurs références françaises se confrontent à une réalité différente.

Le chantier lui-même exige déjà un suivi beaucoup plus étroit qu’ils ne l’avaient imaginé. Puis vient le fonctionnement du système de santé. Rémi découvre des habitudes différentes de celles qu’il connaissait en France : pour certains problèmes considérés comme bénins, des patients se tournent d’abord vers les pharmacies et consultent plus tard un médecin.

Le rapport aux médicaments l’interpelle aussi. Dans sa propre famille cambodgienne, Rémi observe depuis longtemps un réflexe autour du Doliprane, qu’il attribue, sans certitude, à une ancienne campagne de communication dont les habitudes auraient traversé les générations. Chez Procare, c’est surtout l’usage des antibiotiques qui le frappe : « La prise d’antibiotiques, systématique. » Pour lui, l’enjeu est désormais aussi celui de l’éducation et de la prévention.

Quand le terrain impose ses règles

Habitué aux process, Rémi commence par faire ce qu’il sait faire dans ses projets : écrire, structurer, formaliser. Des procédures parfois longues, très détaillées. Sur le papier, tout est là. Dans la pratique, beaucoup moins : « J’ai voulu répliquer ce que je faisais à Paris. Et ça ne fonctionne pas. »

Alors il finit par retourner le problème : « C’est à toi de t’adapter. » Selon les équipes, la maîtrise de l’anglais, les habitudes de travail ou le rapport aux procédures ne sont pas les mêmes. Il passe alors au visuel.

Par exemple, dans une entreprise où les outils sont régulièrement mal rangés ou abîmés, l’équipe dessine directement sur le mur la silhouette de chacun d’eux, à l’endroit où il doit être replacé. Cette fois, ça marche. Pour celui dont le mentor corrigeait autrefois jusqu’aux doubles espaces, l’apprentissage est aussi celui de conserver l’exigence mais accepter de changer la méthode.

Huit ans avant le déclic

Pour autant, s’adapter au Cambodge ne signifie pas encore y trouver pleinement sa place.

Les années passent. Rémi travaille, sa famille s’installe, les habitudes se créent. Il décrit lui-même une vie confortable : le condominium, la piscine, les voyages dans la région. Une vie agréable, mais qui ne répond pas encore complètement à cette envie ancienne de contribuer au pays.

Et pendant longtemps, Rémi regarde aussi ce qui ne fonctionne pas. Il critique, compare, relève ce qui pourrait être fait autrement. Jusqu’au moment où il finit par retourner, le raisonnement contre lui-même : « Je me plaignais plus que je créais. »

Cette réflexion le conduit aujourd’hui chez OBOR, dans l’investissement à impact. Rémi y accompagne des entreprises dont les activités touchent notamment à des enjeux sociaux et environnementaux, de l’accès à l’eau aux populations rurales. Et avec elles, il retrouve finalement quelque chose qu’il connaît depuis longtemps : le collectif. Mais cette fois, à l’échelle d’entreprises qu’il veut aider à grandir.

Une carte à jouer

Rémi connaît les limites du marché, les difficultés rencontrées par les entreprises et les écarts qui subsistent avec des économies plus développées. Mais dans certains secteurs, il refuse justement de raisonner uniquement en termes de retard à rattraper. La technologie en fait partie : « Moi, je pense qu’il n’y a même pas de retard. Au contraire, on est sur la même ligne de départ. »

Parce que lorsqu’une technologie est nouvelle, explique-t-il, les cartes peuvent être rebattues. Les entreprises cambodgiennes n’ont pas nécessairement plusieurs décennies à rattraper : elles peuvent adopter directement les nouveaux outils et construire à partir d’eux. Et Rémi le répetera plusieurs fois durant l’interview : « Le talent, ce n’est pas propre à un pays, c’est propre à une personne. »

Son optimisme va jusqu’à imaginer l’émergence, un jour, d’une première licorne cambodgienne. Le contexte aussi, estime-t-il, évolue. Après près d’une décennie passée dans le pays, Rémi dit percevoir une relation plus simple avec les institutions et davantage d’ouverture envers les entrepreneurs qu’à son arrivée. Une évolution qui, à ses yeux, facilite la possibilité de construire localement.

Transmettre à son tour

Aujourd’hui, cette volonté de contribuer prend plusieurs formes. À travers son activité chez OBOR, sa participation au programme comme Techo Start Up Center ou encore ses interventions publiques, Rémi multiplie les occasions de partager son expérience et de contribuer à ce qui se construit au Cambodge.

Avec quelques amis, il se rend également plusieurs fois par an dans des orphelinats et choisit d’y emmener ses enfants. La transmission se joue aussi dans sa propre famille.

Avant notre entretien, Rémi m’expliquait encore avoir imaginé la suite très précisément : rester quelques années supplémentaires au Cambodge, jusqu’au bac de sa fille, puis la suivre si elle partait poursuivre ses études en France. Entre cette conversation et notre rencontre, il a changé d’avis. « Je me rends compte que je ne contrôlerai pas la vie de mes enfants. »

La sienne non plus n’est plus entièrement planifié. Mais il garde une certitude : « Le temps que je suis là, je vais faire de belles choses. C’est la seule chose qui est claire dans ma tête pour l’instant. »

Sa réussite professionnelle avait vingt ans d’avance. Son accomplissement, lui, il est en plein dedans.

Ce portrait de Rémi Uk ouvre une série de Riel Media consacrée aux parcours de Franco-Khmers. À travers ces rencontres, nous explorerons leurs trajectoires, leurs liens avec le Cambodge et les différentes façons dont ils construisent leur place entre deux cultures.

Cet article est disponible en anglais.
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