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Tharoth, la combattante cambodgienne qui a fait changer d'avis sa mère

Tharoth, la combattante cambodgienne qui a fait changer d'avis sa mère
Photo : Tharot par Léa Sannier, auteur de Cambodian Stories.

Après une agression à l'adolescence, Tharoth trouve dans les arts martiaux les moyens de se reconstruire. Mais pour devenir combattante, elle devra aussi affronter les attentes de sa famille et les préjugés d'une société où les femmes n'ont pas toujours leur place sur le ring.

Certaines personnes sont bouleversantes, elles nous touchent par leurs mots, leurs émotions et leurs parcours. Tharoth est l’un de ces êtres humains dont on ressort changé après une conversation. Tant d’épreuves vécues, d’obstacles surmontés, de force trouvée dans le rien.

Seule contre toutes et tous pour s’affranchir des codes familiaux et sociétaux afin d’incarner quelque chose de plus grand. Quelque chose de transformateur : un nouveau modèle pour une génération, plus à même de remettre en question les carcans familiaux et la place de la femme dans la société cambodgienne.

C’est une histoire de résilience et de combativité que l’on s’apprête à raconter, dans ses succès comme dans ses fragilités. Tharoth a su transformer une agression en force motrice et s’en est relevée plus solide, mais aussi plus entourée que jamais.

Nous avons eu la chance de rencontrer une femme dont l’énergie solaire nous inonde immédiatement d’amour, de bienveillance, mais aussi de détermination. Sa joie et sa volonté de vivre au-delà des préceptes qu’on lui a imposés sont contagieuses. D’une certaine façon, on se sent fier de son parcours dès lors qu’elle commence à le raconter.

Tharoth est née et a grandi au Cambodge. Sa vie débute au milieu des camps de réfugiés en Thaïlande. Issue d’une famille précaire, très conservatrice et taiseuse, elle subit des pressions familiales pour correspondre au modèle de ce à quoi une jeune fille khmère devrait ressembler : ne pas rire trop fort, ne pas marcher trop vite, être serviable, s’effacer poliment.

En bref, être utile mais silencieuse. Depuis qu’elle est jeune, rien ne la prédestinait à la carrière qu’elle s’apprêtait à mener. Elle a brisé tous les codes qui lui ont été inculqués depuis la naissance avec la volonté première de se défendre d’un environnement violent. Ses mots résument tout : ‘les arts martiaux m’ont sauvé la vie’. 

À 18 ans, seule fille dans une salle de kun khmer

Tragiquement, par quelque chose dont de nombreuses femmes sont victimes. Une agression qu’elle a subie adolescente et qui l’a tétanisée. L’état de sidération qu’elle a traversé l’a confrontée au fait qu’elle n’était pas en mesure de protéger son intégrité physique dans une telle situation.

S’en est suivie une ambition féministe, animée par un profond sentiment d’impuissance et d’injustice face à toutes ces femmes victimes de violences conjugales à la maison, dont Tharoth a été témoin. Elle a très vite ressenti le besoin de leur venir en aide. Mais comment ? En devenant capable d’être forte. Non pas pour agresser, mais pour savoir se défendre, au cas où. Savoir qu’au fond, nous pouvons avoir confiance en nos capacités à nous protéger.

À 18 ans, elle se rend dans le club de kun khmer le plus proche, où elle rencontre l’une des personnes les plus importantes de sa vie, celui qui la guidera pendant plusieurs années : son grand maître, devenu comme un second père. À cette époque, elle est la seule femme à franchir les portes de cette salle. Son grand maître l’accueille avec une immense bienveillance, ravi d’avoir une élève parmi ses combattants. Il perçoit rapidement son potentiel et décide de ne pas la faire payer, sachant qu’elle vient d’un milieu précaire.

Photo : Tharot par Léa Sannier, auteur de Cambodian Stories.

Plus qu’un professeur, il devient un pilier émotionnel au fil des années. C’est lui qui la relèvera quand elle se laissera submerger par l’idée d’abandonner, qui la poussera à livrer ses premiers combats et surtout qui l'incite à incarner quelque chose de nouveau : devenir une source d’inspiration pour les jeunes filles. 

Un premier KO, puis le rejet de son entourage

Lors de son premier combat, elle crée la surprise générale en mettant KO son adversaire, bien plus expérimentée qu’elle alors même que les jurys l’en avaient dissuadée, craignant pour sa vie. Ce moment est extatique pour Tharoth. C’est aussi un tournant pour elle, puisque c’est là que sa famille découvre qu’elle pratique le kun khmer.

La réaction est violente. Furieuse, sa mère insiste pour la ramener à la maison. Les critiques pleuvent dans le village car : ‘Une jeune fille khmère n’est pas censée se battre ainsi…’ Sur les réseaux sociaux, le monde se déchaîne : ‘les femmes ne vont jamais loin, elle devrait arrêter’. Face aux critiques qui s’accumulent au fil des mois, elle fait le choix de mettre un terme à sa pratique des arts martiaux.

Cette trajectoire hors des normes imposées avec dureté depuis sa naissance, elle ne peut plus la supporter. Son grand maître réagi froidement en lui disant : « Tu n’es plus mon élève. » Le cœur brisé, elle passera l’année suivante seule et loin des rings. Il est important pour Tharoth de témoigner de cette période de vide, de doutes et d’abandons car cette destinée ne lui était pas promise. Elle s’est battue avec ferveur pour la construire et elle-même n’était pas convaincue qu’elle pouvait y arriver. 

Un an après avoir abandonné, le retour sur les tatamis

Un an plus tard, elle reçoit un signe du destin, son grand maître la rappelle pour lui proposer une nouvelle aventure : une compétition de bokator. Elle accepte immédiatement, ravie de cette proposition. Sans ambition particulière, l’équipe cambodgienne se rend en Corée et présente une performance sans prétention, mais qui séduit les jurys.

Une nouvelle surprise : le Cambodge remporte une deuxième place qu’ils n’osaient même pas rêver. L’expérience est documentée dans le film Surviving Bokator. À partir de là, tout s’accélère dans la vie de Tharoth. De grandes productions la contactent, elle tourne avec Hollywood et conserve son surnom d’adolescente et de combattante : « Little Frog », en hommage à son adolescence dans les fermes où elle devait sans cesse chasser des grenouilles pour se nourrir.

Les efforts finissent par payer, Tharoth connaît un succès progressif, les regards changent. Son devoir de résilience reste permanent : bien qu’elle ait acquis une certaine notoriété au Cambodge, elle doit encore s’affirmer sur les plateaux de tournage. Mais elle continue sans cesse de s’exercer et de faire les choses « avec le cœur ». Ne jamais abandonner sa lutte et faire ce qui nous semble juste pour tracer son propre chemin. C’est ce qu’elle s’est appliquée à faire avec acharnement.

De combattante à modèle pour les jeunes Cambodgiennes

Refuser de se contenter de ce que la vie offre pour bâtir davantage. C’est peut-être ainsi que l’on devient un rôle modèle. Son grand maître lui conseille alors de partager davantage son histoire, de parler de son parcours pour devenir plus qu’une combattante : une figure inspirante. Car au-delà des pressions familiales et culturelles, Tharoth a dû créer elle-même cette place. Quelques années plus tard, elle finit par gagner la reconnaissance de sa famille, et surtout celle de sa mère, devenue, selon ses mots, sa première fan.

Aujourd’hui, c’est à son tour de rendre aux aînés ce qu’elle a reçu. Elle s’occupe beaucoup de ses parents et retourne vivre auprès d’eux. Elle leur consacre une grande partie de son temps, car elle estime devoir veiller sur eux : ils lui ont donné la nourriture et le savoir, ils lui ont donné tout ce dont elle avait besoin pour grandir. Elle ressent le besoin de leur rendre cela avec un cœur chaleureux et reconnaissant. Faire le bien sans attendre en retour : voilà ce qui a guidé et continue de guider Tharoth.

En incarnant une combattante devenue célèbre, mêlant efficacité et féminité dans ses combats, elle représente quelque chose de nouveau au Cambodge. Elle a ouvert une nouvelle possibilité pour les jeunes femmes qui sont de plus en plus nombreuses à franchir les portes des salles pour apprendre les arts martiaux, et elle se réjouit de ce changement de perception.

Aujourd’hui, elle entraîne la police aux arts martiaux et se doit de transmettre ce qu’elle a appris avec gratitude. Elle accompagne aussi des personnalités de la famille royale. Preuve que les choses ont profondément changé en si peu de temps. Avec beaucoup d’énergie, de courage et d’amour, de grandes choses peuvent être accomplies et elle en est la preuve.

Aujourd’hui, après ce long chemin, elle est prête à parler de son parcours et se sent fière d’elle car, malgré de nombreux défis, elle a continué, envers et contre tout. Et c’est ce message qu’elle souhaite aujourd’hui transmettre, notamment aux plus jeunes : continuer à déconstruire les stéréotypes familiaux, même si le processus est long et épuisant. Continuez d’essayer.

Cambodian Stories, fondée par Pauline Reina et Léa Sannier, est une initiative consacrée aux histoires humaines qui façonnent le Cambodge. À travers des rencontres et des témoignages, elle cherche à donner la parole à celles et ceux dont les parcours, les expériences et les engagements permettent de découvrir le pays sous un autre regard. En mettant l'humain au centre de ses récits, Cambodian Stories invite à dépasser les idées reçues et à découvrir la diversité des trajectoires individuelles qui composent la société cambodgienne.

Cet article est disponible en anglais.
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